• Chapitre VIII

    Chapitre VIII



    « On continue notre balade Tom ? »
    Camille n’avait pas remarqué le regard inquiet que s’était partagé Tom et Émilie. Le jeune homme finit par répondre à Camille tout en continuant de fixer Émilie :
    « Je vais arriver, il faut que je parle de quelque chose avec Émilie. »
    Camille sembla légèrement contrariée, mais répondit avec le sourire :
    « D’accord, pas de soucis, je t’attendrai près du petit cabanon. »
    Elle partit, laissant les deux amis seuls, Émilie saisit le bras de Tom et l’emmena derrière la cantine afin qu’ils puissent parler tous les deux discrètement. Ce fut la jeune fille qui prit la parole en premier :
    « Je veux que tu me précises tout ce que tu lui as dit à mon propos. »
    Émilie avait ordonné cela d’un ton sec, elle devait se retenir de ne pas frapper Tom un peu partout afin de se calmer. Le jeune homme voulut la rassurer :
    « Ne t’en fais pas, je lui ai simplement dit que tu étais une très bonne amie et la manière dont on s’était rencontré, rien de plus.
    « Ah oui, d’ailleurs à ce propos… »
    Émilie flanqua une gifle à Tom de manière si rapide qu’il n’avait pas eu le temps de s’en rendre compte pour l’éviter. Tom cria de surprise et de douleur puis l’engueula :
    « Eh mais ça ne va pas, t’es devenu tarée !
    -Eh oh, tu te calmes ou je t’en mets une seconde. Pourquoi fais-tu autant confiance aux gens aussi vite ? Tu n’as pas compris que ça peut nous mettre en danger si l’on ne se méfie pas, abruti ? 
    -Ce n’est pas parce que je parle à quelqu’un que je lui fais forcément confiance, d’ailleurs je suis même de plus en plus méfiant, si tu veux savoir.
    -Je veux bien savoir comment, parce que pour elle tu n’as pas l’air plus méfiant que ça, si tu veux mon avis…
    -C’est de toi que je me méfie. »
    Pendant quelques secondes, Émilie avait eu l’impression d’être étranglée et qu’un boulet de canon lui avait atterri dans l’estomac, ses pensées s’étaient toutes éteintes pour se concentrer sur ce que Tom venait de dire. Tom sembla avoir compris qu’il avait perturbé la jeune fille et se justifia :
    « Je sais bien que ce que tu as subis a dû être horriblement marquant et que cela t’a changé de façon radicale, mais j’ai l’impression que tu te renfermes sur toi-même, que tu t’engouffres dans une solitude qui finira par t’être néfaste et j’ai de plus en plus peur de ce que cela provoquera chez toi. Je ne peux qu’être d’accord avec toi sur le fait qu’il faut se méfier de ceux qu’on ne connaît pas, mais on ne peut pas non plus rester dans sa cage comme tu le fais, il faut que t’essaye de parler aux autres Émilie il n’y a que ça qui pourra t’aider. »
    La jeune fille était restée silencieuse, elle avait écouté Tom et réfléchissait sur ce qu’il avait dit. Elle ne savait juger s’il était sincère ou s’il avait juste cherché à s’excuser, mais dans les deux cas Tom avait raison. Pour autant, elle n’avait pas envie de lui pardonner, cela n’excusait pas son comportement, si vraiment il s’inquiétait pour elle, il serait resté à ses côtés plutôt que d’aller se promener avec une autre fille. Elle était même sûr que là, si elle lui en donner le choix, il partirait au lieu de rester, afin de tester sa théorie, elle lui dit d’une voix calme :
    « Vas t’en. »
    Tom fut surpris et répondit :
    « Émilie, s’il faut je…
    -Ta nouvelle amie t’attend, alors vas la rejoindre. »
    Tom n’insista pas et partit, Émilie l’observa s’éloigner, de nouveau elle avait envie de le gifler pour lui apprendre à lire entre les lignes, mais elle préféra partir du côté des dortoirs, elle entra dans le bâtiment et s’allongea sur l’un des lits avant de pleurer silencieusement.


    Émilie était restée de longues minutes allonger sur le lit, dans le silence à observer le plafond, avant de se décider à se relever et à sortir. Elle ignorait quoi faire mais, elle n’en pouvait plus de rester immobile, elle commença à marcher droit devant elle en direction des jardins, il y avait très peu de bruit en dehors du vent glacé qui soufflait. Elle avait avancé sur quelques mètres lorsqu’elle entendit parler derrière elle, Émilie se retourna et aperçut Christophe et Ben qui discutaient en arrivant dans sa direction. Ben avait un seau dans sa main, Émilie s’arrêta et observa les deux hommes discuter et s’amuser ensemble, lorsqu’ils s’approchèrent, elle put entendre leur conversation plus nettement, Ben semblait raconter une histoire drôle :
    «…près de l’ancien café italien. Donc, on y entre tout en se méfiant, on commence à fouiller les lieux puis d’un coup on entend du bruit venir de la réserve. Elle va voir ce que c’est…un gros rat est sorti de là, elle a hurlé et s’est reculée en courant, j’ai commencé à rire, je pouvais plus m’arrêter, t’aurais vu cette réaction…elle m’en a voulu longtemps…
    -Ah ça… On en rit, mais vous avez eu de la chance qu’elle n’ait pas eu le réflexe de tirer, cela vous aurait sans doute attiré des ennuis. Mais bon, elle a peur très facilement, il m’est arrivé de la faire sursauter juste en voulant aller lui dire bonjour, elle se perd facilement dans ses pensées et euh…Ah ! Salut… euh… »
    Les deux hommes venaient d’arriver à la hauteur de la jeune fille, Christophe cherchait son prénom, Ben lui indiqua avec le sourire :
    « Émilie.
    -Ah oui ! C’est vrai Émilie, excuse-moi…Tout va bien ? 
    -Oui…ça va »
    Ce n’était pas vrai, mais Émilie préféra cacher le fait qu’elle se sentait horriblement mal, elle n’avait pas confiance en Christophe, elle avait comme une sensation qu’il cachait son jeu, ce dernier répondit :
    « Tant mieux, j’espère que tu t’habitues petit à petit au camp, je peux comprendre que cela ne doit pas être simple de faire confiance à tout le monde dès le début. Puisqu’on en parle, Benoit va aller nous chercher quelques carottes et pommes de terre pour ce soir, tu peux l’accompagner histoire de faire connaissance
    -À vrai dire, nous avons déjà eu l’occasion de discuter un peu au midi »
    Bien que Ben n’eût pas dit cela méchamment, Émilie se sentit quelque peu offensée comme si Ben sortit cela comme excuse pour ne plus lui parler. Celle-ci rétorqua :
    « Ce n’est pas grave, ça ne me dérange pas de donner un coup de main si besoin.
    -Voilà qui fait plaisir à entendre, je vous laisse y aller tous les deux, j’ai quelques trucs à faire. »
    Christophe s’éloigna laissant Ben avec Émilie, cette dernière décida de lui demander de manière directe :
    « J’ai l’impression que tu n’as plus envie de me parler, je me trompe ?
    -Je pensais plutôt l’inverse, quand je suis venu te parler, j’ai eu la sensation de te déranger plus qu’autre chose, donc, je me suis dit que tu n’avais sans doute pas envie de me parler de nouveau… »
    Émilie se sentit un peu gênée, elle ne pouvait nier que son comportement n’avait pas été des plus amicaux, elle indiqua quelque peu honteuse :
    « Je te prie de m’excuser, j’admets que je n’ai pas agi de la meilleure façon, ça justifie rien, mais en ce moment il faut dire que ça ne va pas fort.
    -Pas de soucis, j’accepte tes excuses. Si tu veux me parler de ce qui ne va pas, il n’y a pas problème.
    -Non c’est gentil, mais je ne me sens pas prête à en parler, je veux juste qu’on discute… D’autres choses. »
    Émilie n’était pas sûre d’avoir bien formulé sa demande, mais Benoît sembla comprendre, il mit sa main sur l’épaule de la jeune fille et lui annonça avec le sourire :
    « Allez viens, je vais te montrer où elles sont ces carottes. »

    Émilie avait passé un bon moment en compagnie de Benoit, elle trouvait ce dernier très sympathique, il avait, d’ailleurs, réussi à la faire rire, chose qu’elle n’avait plus faite depuis un moment. Ils avaient discuté et plaisanté de longues minutes tout en ramassant les carottes et les pommes de terre, Émilie se sentait légère et un sentiment de bien-être s’était installé en elle, ses pensées déprimantes, à propos de ce qu’elle avait vécu, de la vie qu’elle menait et de Tom, se taisaient enfin. Alors qu’ils marchaient en silence entre les jardins afin de rapporter les légumes à la réserve, Émilie s’adressa à Benoît et lui dit :
    « Merci. »
    Le jeune homme parut quelque peu troublé, néanmoins il comprit pourquoi la jeune fille le remerciait et répondit :
    « Ce n’est rien, je sais que c’est pas toujours facile d’avoir le moral avec cette guerre.
    -À vrai dire, ce n’est pas tellement ça, d’habitude j’arrive à garder le moral mais depuis que… »
    Émilie hésita un moment, bien qu’elle appréciât Benoit, elle ne se sentait pas prête à lui parlait de son agression. La jeune fille finit par conclure :
    « Enfin, merci. »
    Benoît sembla comprendre que la jeune fille lui cachait quelque chose, néanmoins il ne cherchait pas à savoir ce que s’était.  Le jeune homme posa le seau rempli de légumes devant la porte, Émilie lui demanda surprise :
    « Ben…Tu ne le mets pas dans la réserve ?
    - Non on n’a pas le droit d’y aller, ordre de Christophe ! »
    Il avait dit cela avec le sourire, mais cela gêna Émilie, elle pensait que Christophe avait interdit l’entrée à elle, Daniel et Tom car ils étaient encore étrangers au camp, mais qu’il interdisait l’accès à tout le monde lui semblait étrange, d’autant plus que le bâtiment n’avait aucune fenêtre, ce qui était parfait pour y cacher quelque chose. Émilie, suspicieuse, voulut en savoir plus et demanda à Benoit :
    « Pourquoi est-ce qu’il vous interdit l’accès ? C’est juste une réserve de légumes…
    -Bien qu’il ait confiance en nous, il veut éviter trop d’abus et n’a pas envie que tout le monde se serve comme il en a envie. »
    Émilie trouva cette explication logique, mais elle ne put s’empêcher de se dire qu’il y avait peut-être une autre raison et elle était bien décidée à vérifier.  Benoît commenta alors :
    « Ah ! Voilà les Résistants »
    Émilie observa la porte d’entrée que Benoit pointé du doigt, effectivement, un camion s’approchait de l’entrée du camp. Christophe était déjà à son poste en compagnie de Jonathan, les deux hommes tenaient de grands cageots remplis de légumes en tous genres. Rapidement Émilie se dirigea à l’intérieur des dortoirs, par chance personne ne s’y trouvait, elle resta près de la porte du fond qu’elle entrouvrit afin de pouvoir observer la scène en ayant peu de chances d’être vue. Le camion rentra dans le camp en marche arrière et deux soldats en descendirent, Émilie reconnu immédiatement l’un d’eux, il s’agissait de Steve. Son cousin avait désormais une barbe qui commençait à légèrement pousser, ses cheveux ébouriffés, était devenus plus longs et il semblait encore plus musclé qu’auparavant. Émilie aurait aimé pouvoir aller le saluer et également l’engueuler d’avoir quitté sa femme et son fils, mais cela était trop risqué dû à la présence de l’autre Résistant. Ce dernier était de peau noire, il avait des cheveux noirs rasés très court et une fine moustache, il semblait plus maigre que Steve mais plus grand également. Christophe et Jonathan saluèrent les deux hommes et à eux quatre, ils commencèrent à charger des cageots de légumes tout en discutant, Émilie n’entendait pas bien ce qui se disait, mais elle crut comprendre qu’ils parlaient de ce qui se passait en ce moment dans la ville.

    La jeune fille resta cachée là en observant la scène discrètement, les deux Résistants finirent par repartir au bout d’une quinzaine de minutes, Émilie referma la porte et s’assise sur le lit le plus proche. Au même moment, Benoît entra, lorsqu’il vit la jeune fille, il s’exclama :
    « Ah t’es là, je n’avais même pas remarqué que tu étais parti, tu te caches des Résistants ou quoi ? »
    Émilie ne voulait pas avouer la vérité, Benoît s’assit à côté d’elle, la jeune fille le regarda et répondit comme excuse :
    « Je n’aime pas trop les soldats, je préfère éviter de les croiser…
    -Hum…ça peut se comprendre. Personnellement ça ne me dérange pas trop, de plus là, ça me permet de savoir ce qui se passe un peu. Apparemment il y a eu une importante bataille près du port, les Relanceurs et les Survivalistes ont attaqué en même temps un camp des Résistants, c’est à espérer que ces deux groupes ne font pas alliance… »
    Émilie imagina qu’effectivement cela serait une très mauvaise nouvelle, bien qu’elle n’appréciât pas les Résistants, si ceux-ci venaient à disparaître, la vie en deviendrait plus compliquée qu’auparavant. Le jeune garçon expliqua également :
    « De plus il semblerait que deux Résistants ont été retrouvés tués dans une maison de manière affreuse, l’un d’eux avait un harpon planté dans le crâne t’imagine…Je n’aimerais pas rencontrer les tarés qui ont fait ça… »
    Émilie était partagée entre une sensation de panique et une envie de rire, elle se dit qu’il ne valait mieux pas que Ben sache qu’il s’adressait à l’une des personnes responsables de ça. D’un autre coté, savoir que les Résistants avaient retrouvé les corps n’était pas une bonne nouvelle, même s’il y avait peu de chances qu’ils découvrent qui sont les responsables. Émilie et Benoît discutèrent là jusqu’à l’heure du dîner, le jeune garçon avait demandé à la jeune fille de manger avec lui, elle accepta sans hésiter. Ainsi la jeune fille se retrouva à diner en compagnie de Benoit, Daniel et Maxime, apparemment les deux jeunes garçons avaient passé leur après-midi à jouer ensemble à se cacher où s’attraper. Émilie fut ravie de voir que Daniel était d’aussi bonne humeur, cela faisait longtemps qu’elle ne l’avait plus entendu rire. Elle observa quelques secondes Tom en compagnie de Camille, cela lui fit un pincement au cœur mais elle se dit que si le jeune homme voulait perdre son temps avec elle, cela était son problème. Elle préféra profiter de la joie qui se faisait sentir à sa table plutôt que de se soucier du reste, ils restèrent un long moment à table, au point que la nuit était tombée lorsqu’ils sortirent.
    Lorsqu’elle regarda en direction de la réserve, Émilie décida d’agir durant la nuit, elle voulait savoir au plus tôt ce qui s’y trouvait. Elle entra dans les dortoirs pour prendre le fusil qu’elle avait laissé au sol, mais ce dernier avait disparu, avec de la chance, Christophe l’avait mis à la réserve et elle pourrait le récupérer. La jeune fille s’allongea sur le lit du fond, le plus proche de la porte arrière et fit semblant de s’endormir, attendant que le reste du camp aille se coucher. Petit à petit les différentes personnes rentrèrent afin de dormir, la jeune fille remarqua qu’il manquait Christophe et Jonathan, elle attendue se pinçant régulièrement pour être sûr de ne pas s’endormir réellement.

    Après un long moment d’attente, les deux hommes n’étaient toujours pas présents alors que tout les autres dormaient déjà, Émilie n’aimait pas cela, longtemps elle hésita, se demandant si cela valait la peine de prendre un tel risque. Elle attendit encore plusieurs minutes avant de se lever et de se diriger vers la porte le plus silencieusement possible, elle ouvrit celle-ci avec délicatesse afin de sortir et la referma avec autant de précaution. Il faisait très froid, bien qu’aucun vent ne souffler, Émilie aperçût Jonathan, qui était toujours sur sa tour de garde à surveiller l’extérieur du camp à l’aide d’une lampe torche. La jeune fille avançât pas à pas, priant pour que ce dernier ne se retourne pas, il faisait sombre, mais elle distinguait la silhouette du bâtiment de la réserve. Cela lui pris de longues secondes mais elle arriva enfin près de la porte, elle abaissa tout doucement la poignée, par chance la porte était ouverte. Elle entrouvrit la porte pour vérifier que personne ne s’y trouvait, l’obscurité présente à l’intérieur, lui fit dire que c’était le cas. Elle se demanda où pouvait se trouver Christophe, elle pensa qu’il surveillait peut-être les jardins durant la nuit. Émilie rentra dans le bâtiment avant de refermer la porte derrière elle, vu qu’il n’y avait aucune fenêtre elle prit le risque d’allumer la lumière, elle appuya sur le petit interrupteur près de la porte et put voir ce qui se trouvait dans le bâtiment. Il s’agissait simplement d’une réserve de légumes, il n’y avait rien de plus, juste des légumes entassés ici et là dans des cageots ou des caisses en bois. La jeune fille fut soulagée de voir que, pour une fois, ses soupçons étaient dans l’erreur, elle se dit que finalement Christophe était peut-être quelqu’un de confiance.

    Au moment où elle pensa cela, la voix de l’homme se fit entendre derrière elle :
    « Finalement, Jonathan avait peut-être raison en me disant de ne pas te faire confiance… »
    La jeune fille se retourna paniquée et effrayée, elle préféra ne pas penser à ce qu’elle risquait désormais, mais le regard noir de Christophe n’indiquait rien de bon. Émilie tenta de se justifier et de s’excuser :
    « Désolé, c’est juste que je me méfiais, je pensais que vous cachiez quelque chose ici vu que personne n’a le droit d’entrer ici, donc j’ai préféré m’assurer qu’il n’y avait rien, c’est tout. »
    Christophe sembla réfléchir pour savoir si, oui ou non, la jeune fille disait vrai. Émilie se prépara à sortir son poignard au moindre instant si besoin, mais Christophe ne sembla pas lui vouloir du mal, il se contenta de remarquer :
    « On dirait que t’aimes bien défier les règles, c’est sans doute pour ça que t’es partie de l’hôpital… 
    -Comment le savez-vous ? »
    Même si elle avait su parler d’un ton calme, Émilie ressentit un frisson d’angoisse parcourir son corps. La pire idée qui lui traversa l’esprit, c’est que Christophe avait prévenu les Résistants et qu’ils allaient revenir la chercher, l’homme finit par répondre calmement :
    « Je savais qu’une jeune ado s’était enfuie de l’hôpital en enlevant un jeune garçon, donc lorsque je vous ai vu arriver, j’ai eu quelque soupçon, mais sans plus, surtout que vous étiez accompagné d’un garçon plus âgé donc je me suis dit que vous étiez peut-être des frères et sœurs égarés. Puis cette après-midi, j’ai remarqué que tu t’étais caché lorsque les Résistants sont venus, donc, mes soupçons étaient plus lourds et maintenant ta réaction me confirme que c’est bien toi. La raison pour laquelle tu t’es enfui ne me regarde pas et je ne compte pas te juger là-dessus mais pourquoi avoir emmené ce jeune garçon avec toi ? »
    Émilie se sentit rassurée, Christophe semblait ne pas lui en vouloir, il semblait juste vouloir comprendre, la jeune fille se dit qu’au fond peut-être que l’homme était vraiment quelqu’un de bien. Émilie expliqua :
    « Pour Daniel, je ne l’ai pas enlevé, ni même voulut le prendre avec moi, il a décidé de me suivre bien que j’aie longtemps insisté pour qu’il reste là-bas. Je pense que, maintenant, il est trop tard pour faire marche arrière. »
    Christophe avait écouté la jeune fille attentivement, il saisit l’une des caisses vides et la retourna pour s’asseoir dessus, il observa l’intérieur de la réserve comme s’il comptait les légumes avant de demander avec un petit rire :
    « Tu pensais que je cacher quoi ici ? 
    -Je ne sais pas trop… Je m’attendais à des armes.
    -Non…les armes sont dans la réserve d’outils mais elles ne sont pas cachées. D’ailleurs ça me fait penser que j’ai mis vos fusils dans un casier, j’ai donné la clé du cadenas au garçon qui t’accompagne, Tom, je crois ?
    -C’est ça »
    Émilie pensa qu’il aurait été utile que ce dernier l’en informe, elle garda cependant sa rancune pour plus tard. Le silence s’était à nouveau installé dans la réserve, Christophe finit par interroger la jeune fille :
    « Pourquoi tu ne fais confiance à personne ? »
    Plus qu’une simple question, Émilie ressenti que Christophe semblait vouloir l’aider, elle avait ressenti de la tristesse dans sa question, comme si l’homme avait conscience que quelque chose n’allait pas chez la jeune fille. Émilie réfléchit de longues secondes pour trouver la meilleure manière d’expliquer ses raisons et pourquoi elle avait une telle méfiance envers les autres, elle finit par répondre :
    « Mon frère m’a appris à me méfier, il a fait des erreurs et il ne voulait pas que je refasse les mêmes. C’est comme ça que j’ai appris à survivre et que j’ai survécu, en me méfiant. De nos jours faire confiance à quelqu’un est un gros risque, on peut y jouer sa vie.
    -C’est une façon de faire… Pour autant, faire confiance à personne ne t’aidera pas. Tu as très peu de chances de survivre seule, du moins à long terme. De plus si tu n’accordes jamais ta confiance, comment d’autres pourraient te faire confiance à leur tour ?
    -Je me suis toujours méfiée des autres et je m’en méfierai toujours, encore plus depuis que… »
    Émilie hésita à parler de ce qu’elle avait vécu, elle se dit que Christophe étant un adulte, il pourrait l’aider plus facilement que Tom, mais d’un autre côté, elle n’avait pas envie de devoir expliquer les choses et de s’imaginer de nouveau la scène. D’un coup, sans rien dire, l’homme releva une jambe de son pantalon, dévoilant ainsi sa prothèse du tibia, Émilie se demande où Christophe voulait en venir lorsque celui-ci raconta :
    « Avant de vivre ici, je faisais partie d’une équipe de Résistants, nous étions à peine une douzaine, un petit camp posté non loin de la gare qui était contrôlé par les Vautours. C’est là-bas que j’ai rencontré mon meilleur ami, Xavier. On plaisantait dès qu’on le pouvait et on s’entraidait si besoin. Un jour, on nous a demandé de réaliser une opération de surveillance afin de préparer un assaut imminent. Nous étions formés par groupes de deux pour cela, j’ai eu la chance d’être associé à Xavier et j’en étais ravi. Tout se dérouler bien, j’observais les lieux à l’aide de jumelles et transmettais les informations à Xavier qui lui-même les indiquait par radio à l’équipe chargée de l’assaut. Au bout de quelques minutes, j’ai entendu deux coups de feu, je n’ai pas eu le temps de réagir, j’ai ressenti de la chaleur dans ma jambe et lorsque je l’ai regardé, j’ai vu que je saignais lourdement. J’ai relevé mon regard Xavier, il tenait son fusil pointé vers moi et a simplement dit « Je ne veux pas que tu me suives, je devrai te tuer, mais au nom de notre amitié, je te laisse une chance de vivre ». Je l’ai vu courir, en direction de la gare, rejoindre les Vautours tandis que je sombrai dans le sommeil. On m’a appris plus tard que Xavier nous avait trahis et qu’il avait été prévenir les Vautours qu’on préparait un assaut, celui-ci à été un fiasco, il avait réussi. Quant à moi, on a réussi à me sauver mais pas ma jambe, je dois cela à un soi-disant ami qui m’a trahi de la pire manière possible. Malgré cette histoire, je continue d’accorder ma confiance aux autres au bout d’un moment, s’il le faut, il se peut qu’un jour je le regrette de nouveau, mais c’est un risque à courir aussi important que celui de se méfier, mais bien plus avantageux parfois. »
    Christophe laissa planer quelques secondes de silence, Émilie l’avait écouté sans l’interrompre, elle ressentait de l’admiration pour l’homme. Ce dernier finit par ajouter :
    « J’ignore ce que tu as vécu et je peux comprendre que tu ne veuilles pas en parler, tout ce que j’espère, c’est qu’un jour t’arrive à passer outre cela afin de mieux vivre. »
    Il s’était levé et avait commencé à ouvrir la porte lorsque Émilie déclara :
    « J’ai subi une tentative de viol. »
    Le dire clairement à haute voix lui avait procuré un effet très étrange, elle en avait mal au cœur, mais se sentait en même temps soulagée. Christophe regarda la jeune fille et finit par dire :
    « Désolé de l’apprendre… ce monde est rempli de salopards… Ça ne veut pas dire que nous en sommes tous. »
    Il sortit de la réserve, Émilie y resta de longues minutes, seule, à réfléchir.

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